Ce que l'on donne à voir

Il y a une grosse dizaine d’année, un ‘confrère’ du monde du digital avait dit à mon sujet “oh, Sophie, tu sais tout de sa vie si tu la suis sur Internet”.

Ce à quoi j’avais répondu qu’il savait ‘ce que je donnais à voir’. Qu’il ne savait ni l’intime, ni le moche, ni le triste, parce que contrairement à l’impression que je donnais en partageant des moments de vie, je ne me livrais pas.

Et ma ligne de conduite n’a pas changé sur le sujet. Les usages autour de moi ont évolué en revanche, et pas forcément dans le bon sens 😅

Tandis qu’on me percevait à l’époque comme une impudique qui montrait sa vie “sur internet”, je suis désormais classé dans le camp des discrets - avec des contenus pourtant sensiblement identiques à ceux que je publiai alors - au milieu de l’étalage permanent de l’intimité de ceux qui ont embrassé les réseaux sociaux, plus tardivement mais sans retenue.

Quand il y a 10, 15 ans, je partageais mes photos de vacances et d’évènements familiaux sur Flickr, j’étais celle qui dévoile, celle qui expose - au point qu’on me demanda parfois de supprimer des photos -, alors que désormais l’intime a envahi les écrans de nos smartphones, depuis la première couche du dernier né jusqu’au deuil, partagés sur les réseaux avec force smileys.

Désormais, on est plus enclins à photographier les moments de vie qu’à les vivre pleinement, smartphone rivé à la main. On créé même des moments “hautement instagramables”, bien plus intéressés par la photo qu’on pourra en tirer que par le moment lui-même… On poste story sur story pour partager chaque minute d’un voyage ou d’un concert, on célèbre ou on pleure dans la timeline, et on reçoit en retour soutien, témoignages d’amitié, félicitations…

Est-ce que pour autant on sait tout de la vie de ceux qui partagent compulsivement ? Est-ce qu’on sait le moche, le triste, le vrai ?

Je sensibilise souvent mes client.e.s à ce biais qu’on retrouve beaucoup dans la sphère de la “ketodiet” : des influents partagent massivement des desserts édulcorés décadents, parce que “ça fait plus de like”.

Est-ce que pour autant ils les mangent ? Et s’ils les mangent, est-ce qu’ils perdent vraiment du poids ? Ou bien est-ce qu’ils donnent à voir ce qui va générer de l’attention et de l’engagement, pour booster leur dopamine et leur ego ?

Dans ce maelström de contenus intimes, d’un intérêt à géométrie variable en fonction de celui qui les regarde, ce n’est pas la vérité de celui qui les partage qui transparait, mais bien “ce qu’il donne à voir”.

Derrière cette fausse impression qu’on sait ce qui se passe dans la vie des autres grâce aux tranches de vie partagées se cache une distance et une solitude inouïes.

Avez-vous récemment demandé à quelqu’un comment il allait vraiment ? Avez-vous creusé l’intime, le vrai, le moche, ou vous êtes vous arrêté à la surface de ce qu’il “donne à voir” ?

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