Depuis quelques jours, depuis mon retour de vacances en fait, je suis plongée dans une semie réflexion sur la condition d'entrepreneur, sans doute inconsciemment stimulée par le charivari politico-médiatique du moment. Le 2 juillet prochain, cela fera 3 ans que je me suis lancée en solo, et presque 2 que j'ai créé ma SARL. Pendant ces 3 années, j'ai entendu et lu plein de petites phrases toutes faites sur les "patrons"... Plein de remarques que je n'ai pas relevées, mais qui mises bout à bout donnent une idée assez précise de ce que ceux qui n'ont jamais entrepris imaginent.
"Tu as de la chance d'être à ton compte, tu peux faire ce que tu veux" et son petit copain "C'est cool de bosser à la maison, tu peux t'occuper de ta fille comme ça".
Je crois avoir déjà cassé ce mythe dans un vieil article, mais je le redis : quand on monte sa boîte, on ne fait pas ce qu'on veut, on fait ce qu'on peut. Certes, il m'arrive d'aller faire une course à une heure où tout le monde bosse, et même, une fois ou deux dans l'année, de prendre une demie-journée pour, effectivement, accompagner ma fille à une sortie scolaire. Je bosse comme je l'entends, mais ça ne signifie pas que je bosse moins, juste que je fais ce qui me plait vraiment (ou presque, on verra ça au point suivant).
Mais ces 2-3 moments que je m'offre pour profiter de ma fille ne rattrapent pas tous les week-ends où elle ne me voit pas parce que je suis enfermée dans mon bureau pour finir tel ou tel dossier, les soirs où elle s'endort sans moi parce que je suis en déplacement et les malheureuses 2 semaines de vacances que nous passons ensemble faute de pouvoir lâcher ma boîte plus longtemps. Quant au mythe "mompreneur", je suis désolée d'être abrupte, mais ce n'était pas mon but. Je n'ai pas entrepris en espérant libérer du temps pour ma fille, j'ai entrepris par passion pour mon boulot et pour avoir une chance de l'exercer à ma façon. Ma fille n'est donc pas à la maison avant 18h30, je ne lui consacre pas plus de temps que lorsque j'étais salariée et je suis ravie qu'elle parte en vacances avec mes parents parce que je ne culpabilise pas de bosser jusqu'à des heures tardives ces semaines là.
Je suis une mauvaise mère, je sais. Et une femme au foyer pitoyable, aussi. Ca tombe bien, je ne suis pas femme au foyer (certains ont du mal à le comprendre, vu que je suis à la 'maison').
"Tu connais bien ton boulot, ça va marcher"
Quand j'ai envisagé, il y a 3 ans, de me lancer, j'ai expliqué à une amie qu'entreprendre impliquait de passer un tiers de son temps à faire de la gestion commerciale, un tiers à faire de la compta paperasse et seulement un dernier tiers à exercer sa profession, et que j'aimais plus mon boulot que la compta. Bien entendu, vient s'ajouter un autre gros morceau quand on prévoit d'entreprendre avec des salariés, puisqu'il faut également consacrer du temps à manager et à gérer.
Je n'étais pas loin de la vérité. Je passe près de 20% de mon temps en paperasse et 20% en networking (puisque je ne prospecte pas)... Si j'inclus dans mon 'boulot' ma présence sur ce blog et sur les réseaux sociaux, je travaille réellement 40% de mon temps, les 20% restant étant consacrés aux déplacements.
Et pour avoir commencé ma carrière pro dans l'administratif et avoir occupé des postes proches de la direction, j'ai la chance d'avoir un background organisationnel et de bonnes notions de gestion. Je pense donc être efficace sur ces points, et très sincèrement, je suis persuadée qu'ils sont plus importants dans la réussite d'une entreprise que le fait de connaître son boulot.
"L'important, c'est d'avoir un bon capital de départ pour anticiper les coups durs"
Aïeuh ! C'est ainsi que de très bons "techniciens" (au sens de la maîtrise d'un savoir-faire) se retrouvent dans la panade une fois envolé le capital de départ, avec des échecs bien plus retentissants que s'ils avaient démarré de zéro, la plupart du temps.
Quand on créée une entreprise, il faut être capable de définir une offre commerciale, de se positionner, de convaincre, de gérer... Il faut avoir des bases en compta, ne pas de retrouver totalement démuni face aux procédures administratives, être un brin organisé pour ne pas se noyer sous l'accessoire et pouvoir se consacrer à l'essentiel (son métier), et avoir une vision à moyen et long terme de l'évolution de son entreprise.
Les banques et les organismes qui financent l'entrepreneuriat me semblent coupables de non-assistance à personne en danger lorsqu'elles financent des projets qui semblent cohérents sur le papier sans vérifier que le porteur de projet possède d'autres compétences que son seul "savoir-faire". En leur prêtant de l'argent, ils permettent à de mauvais gestionnaires d'embaucher, d'investir, de s'endetter, ne faisant que retarder le moment où surgira la réalité, tout le monde ne peut pas entreprendre. Pas sans formation, sans accompagnement, sans assistance en tout cas et bizarrement, une fois la société créée, il est bien difficile d'obtenir de l'aide et des formations en gestion pour l'entrepreneur (qui généralement pense avoir d'autres priorités de toute façon).
C'est ainsi que j'ai croisé des prospects qui avaient récemment ouvert une boutique pour commercialiser les produits qu'ils fabriquaient, qui avaient très bien bien vendus à l'ouverture de la boutique et qui pensaient avoir une trésorerie solide pour investir dans un site web. Jusqu'à ce qu'ils se rendent compte qu'ils devraient payer la TVA qu'ils avaient encaissée ! Bien qu'accompagnés par un expert-comptable et aidés au lancement par la CCI locale, ils n'avaient pas réalisé le fonctionnement de la TVA... Sic.
Démarrer sans capital ou en investissant son argent propre permet une phase de développement et d'apprentissage bénéfique. Un "petit" démarrage permet de tester le marché, de se tester et surtout, de tomber de moins haut en cas d'échec.
"Tu devrais embaucher pour te soulager un peu"
Ben voyons. Avoir beaucoup de travail ne signifie pas gagner beaucoup d'argent (surtout quand on débute et qu'on tâtonne sur son modèle économique et son positionnement), et avoir un carnet de commande plein aujourd'hui ne veut pas dire que ce sera toujours le cas demain. J'écarte volontairement les considérations relatives à la difficulté de trouver le bon candidat ou à la capacité de chacun à déléguer, qui sont également en cause lorsqu'on envisage d'embaucher.
Il y a une part de responsabilité énorme derrière une embauche. Une responsabilité par rapport à celui dont on va devenir l'unique source de revenu, une responsabilité vis à vis de son entreprise dont la rentabilité peut-être mise à mal par cette charge supplémentaire. Il ne faut pas oublier que l'entreprise n'est pas un jouet ni un hobby pour l'entrepreneur, c'est son outil de travail, un outil qu'il se doit de préserver pour vivre (pas de chômage pour les entrepreneurs qui se plantent).
Personnellement, si mon prévisionnel était au beau fixe sur 3 ans, oui, j'envisagerais peut-être d'embaucher. Et encore, je ne suis pas sûre d'en avoir les moyens, quand on voit le coût, charges salariales ET patronales incluses, d'un salarié au SMIC. Aujourd'hui, j'ai un prévisionnel à 3-6 mois max, et encore sur des sommes suffisantes à me rémunérer, pas à rémunérer une autre personne.
Pour moi, l'évolution de mon entreprise ne passe pas par une embauche mais par ma capacité à mieux gérer mon temps et l'évolution de ma clientèle pour travailler à des missions à forte valeur ajoutée. Il ne s'agit donc pas d'en faire plus, avec ou sans l'aide d'un salarié, mais de faire 'mieux' et plus rentable.
En conclusions, j'en ai un peu marre (vous l'aurez compris) de ce mythe sur "les sales patrons qui foutent rien et exploitent leurs pauvres salariés", et de celui qui laisse à penser qu'il suffit d'en avoir l'opportunité pour être capable d'entreprendre.
Etre patron c'est un métier. Je ne dis pas que c'est réservé à une élite et qu'il faut un Bac+12 pour réussir, mais du bon sens et une bonne connaissance de soi, et la capacité à apprendre et à comprendre d'autres domaines que le sien sont nécessaires.
Et j'aimerais qu'on n'oublie pas que dans les PME, c'est souvent le patron qui sort les poubelles et qui vient, le week-end, changer les ampoules ou nettoyer le coin café, voire filer un coup de peinture aux bureaux pendant la fermeture estivale. C'est lui également qui reste joignable pendant ses (rares) vacances, qui finit bien après tout le monde pour boucler l'administratif après sa journée de travail et qui se fait des noeuds à l'estomac la nuit en pensant à sa tréso et aux salariés qu'il espère pouvoir rémunérer malgré un client défaillant... C'est toujours lui qui gère ses collaborateurs et parfois bien au delà de la simple gestion managériale, qui rencontre les bleekin, qui traite avec les fournisseurs et qui s'occupe des litiges de toute sorte qui surgissent dans la vie de son entreprise.
Alors effectivement, il a peut-être la chance d'avoir une belle voiture sur le compte de SA société et il prend peut-être 2 heures tous les vendredi pour aller jouer au tennis / s'occuper de ses enfants / apprendre le russe... Comparé aux emmerdes responsabilités qu'il se colle sur le dos et à la masse de travail qu'il abat chaque jour, ne suis pas sûre que ce soit très cher payé.